Du cinéma israélien... et de quelques autres
| Billets d'auteur - Société |
Dans l'article consacré à la mort clinique du cinéma français, je signalais que celle-ci n'en est encore que plus manifeste lorsqu'on compare le 7ème art hexagonal, au cinéma américain de ces trois dernières années centré sur le thème du Déclin, à ce nouveau cinéma italien qui traite de l'histoire récente de
Il est possible de citer quatre autres cinémas nationaux dont les grandes œuvres humilient régulièrement notre déprimante production estampillée et "certifiée conforme CNC".
Le cinéma allemand tout d'abord, qui, à l'instar de son homologue italien, puise dans un passé parfois douloureux (
Le cinéma anglais ensuite. Un cinéma d'outre-Manche qui n'a rien à envier au néo-réalisme italien des grandes années (This is England, A very british gangster, Bronson...) et qui s'inscrit de plus en plus dans une démarche de contestation subtile mais implacable de l'Angleterre thatchérienne et post-thatchérienne et porte un regard sans concession sur les ravages qui ont été causés par le néo-libéralisme au cœur du Royaume.
Le cinéma ibérique nous gâte aussi. Et plus particulièrement son cinéma d'horreur et d'épouvante. A tel point que l'on parle désormais d'une "école espagnole" dans ce domaine. Les proies, Rec, L'orphelinat pour ne citer qu'eux, ont en partie révolutionné le genre. Un genre stupidement considéré comme très secondaire voire puéril par l'aristocratie cinématographique germanopratine.
Enfin, quatrième cinéma, et c'est celui sur lequel nous allons nous pencher un peu plus longuement en traitant d'une de ses dernières œuvres : le cinéma israélien. C'est peu dire que le 7ème art de l'Etat hébreu est d'un dynamisme et d'une acuité à toute épreuve. Le cinéma israélien cultive ce que Kundera appelle "la sagesse de l'incertitude". "Sagesse de l'incertitude" qui manque si cruellement aux hommes politiques de ce pays mais dont les cinéastes savent, eux, faire un magnifique usage.
James' journey to Jerusalem (Alexandrowicz), Va, vis et deviens (Mihaileanu), Alila (Gitaï), Valse avec Bachir (Folman)... autant de grands films d'une incroyable intensité émotionnelle, portés par des acteurs grandioses et mis en scène par des
orfèvres (1).
Et le moins que l'on puisse dire c'est que le film de Samuel Maoz Lebanon ne déroge pas à la règle.
Lebanon, Lion d'or à la 66ème Mostra de Venise, est à n'en pas douter un des plus grands films de guerre jamais réalisés.
Ce film constitue ce que l'on pourrait qualifier d'expérience cinématographique définitive. Radical. Viscéral.
Sans artifice. Sans esbroufe. Sans effet de manches. La guerre telle que décrite par nos grands-parents.
Atroce. Insoutenable. Indescriptible.
Etouffante comme l'est l'intérieur de ce char dans lequel se passe l'intégralité de l'action. A l'exception de deux très brefs moments qu'il serait inopportun de vous révéler.
L'action se déroule en 1982, lors de la guerre du Liban. L'équipe de ce char solitaire a pour mission de « nettoyer » ce qui reste d'un village libanais bombardé, sans distinguer entre les francs-tireurs et les rares civils qui n'ont pas été massacrés.
Une tourelle panoramique, une étroite fenêtre de tir : seul contact avec l'extérieur. A travers cette mire : la désolation, le chaos, la souffrance, la camarde partout. Un frère d'armes qui tombe sous les balles parce qu'on a pas tiré assez tôt, un éleveur de poules dont on dégomme la voiture et qu'on coupe en deux craignant de voir arriver un "terroriste", une femme chrétienne, dans les décombres, qui déambule hagard après la mort de sa fillette de cinq ans, un soldat qui pleure sa mère lorsqu'il comprend que sa dernière heure est peut-être arrivée, des jeunes recrues dépassées, un phalangiste qui explique à un prisonnier syrien comment il va lui arracher un œil, l'émasculer, avant de l'écarteler, le haut-commandement qui abandonne ses troufions à leur triste sort quand une opération de sauvetage s'avère trop risquée. Rien n'est épargné aux spectateurs. Pas même l'insupportable sentiment de crasse, de promiscuité et d'asphyxie qui règne dans le char.
Maoz - au même titre que Gitaï avec Kippour y était parvenu - a su éviter l'esthétisation de la guerre ou sa mise en scène ultra-spectaculaire (2). Lebanon est une descente en enfer, un aller-simple pour la folie, la démence.
Maoz, dont le film est autobiographique, déclare d'ailleurs : « Avec l'intellect, on pense, mais on ne comprend que par les tripes. » Et il ajoute pour mieux faire partager la démarche de son film : « On me dit souvent : “Ce n'est pas ta faute.” Mais c'est mon doigt qui a tiré. L'astuce maléfique de la guerre, c'est qu'on tue simplement pour ne pas mourir soi-même. L'instinct de survie agit comme une drogue puissante et rien ne peut s'y opposer : ni les sentiments, ni les souvenirs, ni l'éducation, ni la conscience. C'est cela qui est effrayant. »
Lebanon pose une série de questions extrêmement douloureuses. Une aussi grande œuvre peut-elle être uniquement réalisée par un homme dont le pays est en guerre (permanente) ? Et par extension de grandes œuvres ne peuvent-elles être (uniquement ?) le fruit de pays ayant encore le sens de la politique, donc le sens du tragique ? De pays persuadés qu'ils ont encore une destinée ou dont les dirigeants et les habitants ont un grand dessein pour leur Nation et leur peuple ?
Si à ces quelques questions on répond par l'affirmative, on comprend mieux pourquoi un peuple aussi spolié et martyrisé que le peuple palestinien peut faire don au monde d'un cinéaste comme Elia Suleiman et pourquoi
Maurice Gendre
( 1 ) D'aucuns me rétorqueront que parmi les films cités, on trouve une participation financière française. Donc d'une certaine façon "ce sont aussi des films français" les entend-on déjà éructés. Avant d'avancer un tel propos, je conseille à ceux qui seraient tentés de le faire, d'y réfléchir à deux fois pour éviter de sombrer dans le ridicule.
( 2 ) Ceci étant dit l'esthétisation de la guerre peut aussi faire cadeau de quelques sublimes pépites (La ligne rouge de Terrence Malick), idem pour l'ultra-spectaculaire (Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg).
































