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Billets d'auteur - Société
marianne_voile

Je réponds, dans cet article, aux questions soulevées dans le cadre du débat qui a fait suite à la publication de la contribution de Fred, et à ma critique de cette contribution. L’objet de ce texte est de faire le point sur ma perception du problème, à ce stade de la  réflexion.

1. Inconscient collectif et modèle anthropologique

Je crois d’abord nécessaire d’introduire ces deux notions, de préciser le sens que je leur donne ici, et d’en expliquer l’articulation.

Introduit par Jung, l’inconscient collectif est une condition de base de la psyché. Il s'agit des représentations transpersonnelles et archétypales, dont les grandes lignes qui sont communes à toute l'humanité dans toute l'histoire.

L'humanité possède un inconscient collectif global, qui vient du fait que nous partageons tous certaines donnes. Nous avons tous eu une mère biologique, nous avons tous eu un père biologique, un père social et symbolique (pas toujours le même que le père biologique, et parfois multiple, mais sous une forme ou une autre, toujours présent). Nous avons tous été amoureux (sauf cas pathologique), nous avons tous la possibilité d'avoir des enfants (sauf problème physiologique), etc. De ce fait, toute l'humanité a construit des archétypes universels (pas tout à fait les mêmes selon les cultures, mais toujours présents).

Chaque peuple possède son propre modèle anthropologique, combinaison de son modèle familial, de son modèle éducatif et des grands mythes qui déterminent sa culture. Ce modèle définit une version donnée de l’inconscient collectif, une version qui structure les forces actives des inconscients individuels selon les formes historiques du peuple en question. Donc l’inconscient collectif humain est universel, mais ses « versions » sont particulières à chaque peuple.


Quelques exemples pour fixer les idées. Partons des mythes épiques produits par les diverses cultures.

Si l’on compare les grands récits épiques de trois mondes, l’Europe, la Chine et l’Afrique, on verra que dans tous les cas, le héros est passionné. Mais l’objet et les modalités de cette passion sont différents, et on trouve toujours, en arrière-plan, le modèle anthropologique qui a façonné une « version » particulière de l’inconscient collectif humain. Les archétypes sont universels, mais la forme des archétypes diffère.

En Europe, dans l’Iliade comme dans Tristan et Iseult, l’objet de la passion est la femme/l’homme aimé(e), et l’amour homme/femme implique une contestation de l’ordre social patriarcal. Il est évident que sans le patriarcat, la contestation/dépassement du patriarcat ne serait pas possible. Le mythe occidental n’est pensable que dans le cadre du modèle familial occidental.

En Chine, les grands classiques (Le roman des trois royaumes, Au bord de l’eau) n’accordent pas la même importance à la passion amoureuse : elle n’est pas le moteur, mais un perturbateur de l’intrigue principale (qui reste régie, fondamentalement, par les rapports frère/frère, vieil homme/homme jeune). En outre, la passion n’est pas aussi symétrique qu’en Europe. Du fait du modèle du concubinage, la concurrence femme/femme et la concurrence homme/homme ne sont pas identiques dans leurs ressorts et leur déploiement. Je ne prétends pas pouvoir décoder l’âme chinoise, mais il me paraît évident que les mythes chinois reposent sur des archétypes différents, dans leur forme, des archétypes européens. Ils sont identiques sans doute sur le fond – mais sous une forme différente.

En Afrique enfin, si l’on s’intéresse à l’épopée du roi Shaka (en partie réelle, en partie légendée par une société de l’oralité), on voit encore quelque chose de très différent et de la Chine, et de l’Europe : la passion de Shaka s’oriente vers la mère, pas vers la femme aimée, et ne résulte pas d’une concurrence, mais d’une volonté d’affirmer, par la force de Shaka, la puissance maternelle au sein du clan. Difficile de ne pas y voir une conséquence du matriarcat tribal.

Ces peuples produisirent ces mythes, plus ou moins appuyés sur une réalité historique, pour illustrer et renforcer un canevas mental permettant de structurer les forces actives des inconscients individuels selon une organisation générale compatible avec celle de la société construite par chaque peuple. On emploie parfois le mot « Paedeia » (l’éducation en grec) pour décrire ce processus, qui permet de former non seulement l’homme conscient, mais aussi l’inconscient de l’homme, de manière à le faire entrer en cohérence avec son milieu social.

De manière générale, quand on est amené à fréquenter des personnes issues de modèles anthropologiques différents, on se rend rapidement compte que si l’individu « pense » son identité principalement en fonction de sa langue (et secondairement de son type ethnique), en l’occurrence, l’individu est dupe des apparences. L’identité est fondamentalement issue d’un modèle anthropologique qui ne doit pas tout à la langue, et fort peu de choses à la race. Elle résulte d’abord du modèle anthropologique, de la nature de la famille et, au-delà, des institutions sociales qui structurent le jeune enfant et l’adolescent.

Tous les peuples ont un modèle anthropologique. Il n’y a pas d’exemple de peuple qui se soit perpétué, qui ait construit une civilisation, développé une culture, sans qu’il existe, en sous-jacent de ce peuple, un modèle anthropologique (parfois plusieurs modèles, mais à peu près compatibles entre eux).

Le modèle anthropologique est indispensable à l’hominisation. Coupé du modèle anthropologique construit par la culture de son peuple, un homme est coupé de l’inconscient collectif de l’humanité. Or, dès que l’inconscient collectif n’est plus, l’inconscient individuel ne peut plus se structurer. La construction de la psyché explose. S’attaquer au modèle anthropologique, c’est déshumaniser l’homme. Défendre le modèle anthropologique, donc en premier lieu son sous-jacent, le modèle familial, c’est défendre l’homme.

2. Le turbo-capitalisme à l’assaut des modèles anthropologiques

Le turbo-capitalisme contemporain des « hedge funds » n’a plus grand-chose à voir avec le libéralisme économique dont il se réclame. Ce que nous appelons « néo-libéralisme » est en réalité un hyper-centralisme du grand capital. Il n’y a peut-être pas d’exemple dans l’histoire d’une entreprise de centralisation aussi poussée. En pratique, le système financier est verrouillé par une dizaine de grandes institutions, pour l’essentiel anglo-américaine. Pour la « libre entreprise », vous repasserez.

Or, les systèmes centralisés de ce type ont besoin de modeler les dominés, de les arracher à leurs racines, de les couper de leur modèle anthropologique. Ils ne peuvent en effet prospérer que par l’extension indéfinie de leur périmètre de domination – en eux-mêmes, ils ne peuvent pas créer de valeur, et, en fait, ils ne peuvent pas s’assigner des finalités autres que leur propre extension.

C’est pourquoi ces systèmes centralisés de domination tentent d’être globaux. Ce globalisme (un anglicisme qui permet de recouvrir tous les aspects du concept) est à la fois territorial (« mondialiste »), social (englober tous les aspects de l’activité humaine) et même mental (coloniser toutes les représentations des groupes et, si possible, des individus eux-mêmes). Pour cette raison, les systèmes centralisés de domination tentent généralement de capter ou, à défaut de pouvoir les capter, de détruire les modèles anthropologiques des peuples.

La « révolution culturelle » chinoise, par exemple, était une entreprise visant explicitement à « détruire la maison de Confucius ». L’objectif était d’anéantir l’ancien modèle anthropologique chinois pour établir le règne sans partage de la bureaucratie communiste. La « dékoulakisation » en Ukraine, dans les années 30, poursuivait, outre ses finalités économiques, l’objectif explicite de briser la culture populaire d’une marche insoumise. En France même, l’école de la Troisième République, tout en propageant l’instruction (il faut le reconnaître), avait pour mission reconnue de « faire de bons petits Français », et donc de nier les cultures locales.

Tout système centralisé cherche à capter les modèles anthropologiques, ou à les détruire s’il ne peut les capter. Dans tous cas, s’agissant des stratégies des systèmes centralisées, ce qui est recherché, c’est la conquête de nouveaux territoires matériels, sociaux ou mentaux. Si la conquête matérielle est la plus visible (des chars d’assaut qui roulent dans une ville occupée), la conquête sociale ou mentale est, souvent, au moins aussi importante. Le Chinois « dé-confucianisé » était supposé faire un parfait Garde Rouge entièrement dévoué au président Mao. Le paysan ukrainien une fois intégré dans le kolkhoze, la paysannerie détruite en tant que classe venait grossir les rangs du « prolétariat », base anthropologique théorique du « socialisme réel ». Le petit Breton, dûment instruit en langue française, pouvait être employé par le capitalisme français indifféremment à Marseille, Lille et Clermont-Ferrand, il voyageait dans les trains financés par le capitalisme français, il consommait les produits du capitalisme français. Conquête sociale et économique. Plus profondément, ce Chinois « dé-confucianisé », ce paysan « collectivisé », ce petit Breton « francisé », penseraient, désormais, dans les catégories créées et administrées par le pouvoir central. Conquête mentale.

Combattre ceux qui mènent cette conquête mentale, défendre les modèles anthropologiques qui fondent l’homme, est une tâche sacrée. Parce que, comme il a été dit au point 1, détruire le modèle anthropologique, c’est détruire l’homme.

Nous sommes aujourd’hui devant une tâche de cette nature. Le capitalisme contemporain ne se distingue en effet des systèmes centralisés classiques  que par sa plus grande habileté à dissimuler ses stratégies de colonisation anthropologiques. Derrière la façade « libérale », il y a le pire centralisme qui soit, le plus pervers, le plus violent. Et le plus négateurs, par ses stratégies perverses, des modèles anthropologiques qui font l’humanité, dans sa diversité.

Au premier rang de ces stratégies : le consumérisme, la « libération sexuelle », l’immigration.

Et à la convergence des trois, un phénomène central : le néo-matriarcat.

3. Le néo-matriarcat, faux matriarcat et vraie colonisation mentale

Hillary Clinton, à l’époque où elle végétait encore dans l’ombre de son « grand homme » (enfin, plus exactement, à l’époque où elle le poussait pour assouvir son ambition par procuration), a publié un livre intitulé : « It takes a village ». Elle y expliquait à ses compatriotes américains médusés que leur tradition (la famille nucléaire éduque l’enfant) était surannée, réactionnaire, machiste, etc. Et qu’ils devaient de toute urgence se convertir aux beautés du modèle familial de l’Afrique, majoritairement matriarcal et tribal.

Ce qui est plutôt étrange à première vue, dans cette histoire, c’est que Hillary Clinton est méthodiste, et que le méthodisme est issu d’une tradition de noyau familial patriarcal pure et dure (une tradition dont la « douce » Hillary est un pur produit). Ce qui est encore plus curieux, c’est que le méthodisme est une confession protestante évangélique, et que les évangéliques, à travers leur branche pentecôtiste, conduisent une très vigoureuse campagne de conversion en Afrique – où ils importent, à travers la religion, une vision du monde profondément structurée par la conception européenne de la famille.

Alors là, on ne comprend plus. Dans l’Amérique chrétienne, la méthodiste Hillary prône le matriarcat tribal africain. Mais dans l’Afrique matriarcale et tribale, les pentecôtistes exportent, par le canal religieux, une vision du monde monothéiste, et donc (plutôt) patriarcale.

On ne comprend plus… ou plutôt, on comprend très bien – quand on se souvient du point 2.

Dans les deux cas, ce que nous avons, c’est l’introduction d’un Cheval de Troie anthropologique dans un modèle que le capitalisme veut déstructurer, pour pouvoir l’instrumentaliser ou, à défaut, le détruire. Si le pouvoir capitaliste global promeut en Afrique un monothéisme contraire aux traditions locales, alors qu’il tente d’importer dans le monde occidental un matriarcat tribal étranger au modèle anthropologique de ce monde depuis plusieurs siècles, c’est parce que, dans les deux cas, il veut détruire ce qui n’est pas lui. En l’occurrence, les conceptions importées ne sont que de simples instruments de la domination globale. Les dirigeants du système d’ensemble n’entendent promouvoir ni le monothéisme (simple arme de destruction anthropologique en Afrique Noire, de leur point de vue), ni le matriarcat tribal (autre arme de destruction anthropologique, dans le Nord cette fois).

Je ne m’étendrai pas sur la situation en Afrique – il faudrait aller voir sur place pour comprendre exactement. Mais s’agissant de l’Europe et de l’Amérique, quand nous voyons des gens comme Clinton prôner le matriarcat tribal africain, nous ne devons pas être dupes : ce matriarcat-là n’est pas celui que les dirigeants veulent réellement établir en Europe. Comme le montre très bien la « famille universelle » (en fait, un modèle matriarcal totémique) proposé par Fred, le véritable matriarcat est tout à fait incompatible avec les conceptions de nos dirigeants.

Dans le véritable matriarcat, pour commencer, il y a un père symbolique – tout matriarcat efficace intègre un substitut au patriarcat, la réciproque étant d’ailleurs également vraie. Dans les systèmes matriarcaux, en général, le père symbolique est généralement l’oncle maternel (système matrilinéaire pur, par exemple) ou la communauté des hommes du clan (système matriarcal tribolinéaire, par exemple). Dans le néo-matriarcat prôné par nos dirigeants (dont Hillary Clinton), par contre, il n’y a pas de père symbolique à proprement parler, ni chez les oncles, ni dans la communauté villageoise. La fonction de paternité symbolique est, dans le néo-matriarcat, captée par l’Etat capitaliste.

Ensuite, dans le matriarcat authentique, la mère s’occupe vraiment de ses enfants – elle en a le temps. Dans le néo-matriarcat, par contre, la mère est absorbée par des occupations extérieures à la famille – travail, carrière, consommation. Dans ces conditions, la mère engendre les enfants, ils vivent sous son toit, mais, en réalité, la fonction maternelle est, dès le plus jeune âge, assurée par l’Etat capitaliste (crèche, école maternelle, télévision baby-sitter, etc.).

Le néo-matriarcat voulu par nos dirigeants n’a donc rien à voir avec le matriarcat historique authentique. En réalité, c’est un « statarcat », si l’on veut bien me pardonner ce néologisme. C’est le pouvoir de l’Etat capitaliste sur les enfants.

Tous les leviers utilisés par le pouvoir capitaliste convergent vers l’établissement de ce « statarcat ».

Le consumérisme permet d’orienter l’esprit des parents loin des enfants (d’abord le voyage au club-med, donc le travail pour le payer, et ensuite la famille).

La « libération sexuelle », loin de mériter son nom, est en réalité une stratégie pour rendre le sexe rare : à votre avis, pour qui le sexe est-il le plus difficile d’accès, du couple stable ou de l’individu monadique obliger d’expérimenter « l’extension du domaine de la lutte » si bien décrite par Houellebecq dans son premier roman ?

On objectera que la « libération sexuelle » a rendu possible la partouze. Soit. Mais la partouze suppose de se déplacer, de séduire (pour entrer dans le cercle des partouzeurs), donc de consacrer beaucoup de temps à la recherche du sexe – du temps qui n’est plus disponible pour la famille (si tant est qu’il en reste une). On remarquera au passage que le temps consommé par cette quête sexuelle augmente quand les moyens financiers diminuent, si bien que la « libération sexuelle » est, aussi, un moyen pour les classes supérieures d’affirmer leur plus grande disponibilité.

Quant à l’immigration, c’est la ruse suprême du système. Elle a permis de déstructurer (en partie) le modèle anthropologique des immigrés. On peut lire, ici ou là, des gens qui vous disent que nos dirigeants ont importé des millions de musulmans pour islamiser nos pays. Ces gens-là n’ont rien compris : nos dirigeants ont importé ces musulmans pour se procurer de la main d’œuvre, et par ailleurs, toute l’ingénierie sociale déployée par le système, depuis des décennies, n’a qu’un objectif s’agissant de ces populations : les dés-islamiser. A marche forcée.

Consumérisme, « libération sexuelle », immigration/déportation/déculturation : stratégies du « statarcat ».

4. La destruction de l’Œdipe

Cela dit, les immigrés ne sont pas forcément en première ligne…

D’une manière générale, le capitalisme est aujourd’hui en guerre contre tout ce qui peut lui résister violemment, et donc, en particulier, contre l’identité masculine.

Il faut se souvenir ici de deux faits :

-          la femme, de par son instinct de nidification, est naturellement plus poussée à se soumettre au conformisme social (pour ne pas avoir de conflit avec le milieu) que l’homme, porté par l’instinct de conquête, de combat ;

-          l’identité masculine est beaucoup plus construite socialement que l’identité féminine, appuyée sur une donne naturelle plus solide. Donc, en cas de destruction partielle du socle anthropologique, elle est beaucoup plus affectée.

Ces deux constats expliquent que l’identité masculine soit la cible numéro un du « statarcat ». D’abord elle est plus fragile, ensuite elle est potentiellement plus dangereuse pour le système. Plus fragiles car plus aisés à déconstruire, plus dangereux car plus capables de résistance violente, les hommes doivent, pour le triomphe du « statarcat », être détruits. Le reste, c'est-à-dire la conversion des femmes au « néo-matriarcat », suivra, dans l’esprit des dirigeants, naturellement. Pour l’homme, la démolition ; pour la femme, le piège.

Parmi les populations visées par le « statarcat », celle qui se trouve en première ligne est la population occidentale elle-même. Elle est dans l’ensemble, de par son inscription de longue date dans le temps historique, de par son niveau socioculturel, la plus dangereuse pour les dirigeants (l’histoire a amplement démontré que les révolutions sont faites, fondamentalement, par les classes qui se situent juste en-dessous de la classe supérieure). Priorité, donc, à la destruction du modèle anthropologique occidental.

Ce modèle anthropologique est, dans ses diverses variantes (à peu près compatibles entre elles) patriarcal (avec, généralement, un contrepoids matriarcal profond), patrilinéaire et symétrique (égalité des frères et sœurs, et plus généralement non-infériorisation de la femme). Il est producteur d’une structure mentale précise – celle que nous avons évoquée avec l’Iliade ou Tristan et Iseult. Par convention, je propose de la résumer par la formule : « l’Œdipe ».

Entendons-nous bien sur le sens de ce terme : l’Œdipe ne se confond pas avec le « complexe d’Œdipe » théorisé par Freud. Le « complexe d’Œdipe » correspond à une pathologie de l’Œdipe comme  modèle. Il tire son nom du mythe sans doute le plus important, s’agissant du modèle anthropologique occidental – mais ce mythe lui-même n’est important qu’en cela qu’il révèle la dynamique profonde de l’inconscient collectif occidental.

L’Œdipe est une structure mentale qui organise, comme moteur de l’identité masculine, la concurrence pour l’amour. C’est la raison profonde des qualités et des défauts spécifiques des peuples occidentaux : esprit de conquête (d’où la violence) et mystique du détachement (d’où le christianisme médiéval), soif de dépassement (d’où le progrès technologique, y compris dans le domaine des armements), mélange complexe entre désir de révolte et sens de la discipline. Tout prend sa source, fondamentalement, dans une concurrence pour l’amour – concurrence et amour, deux pôles pour établir une tension créatrice.

D’où vient l’Œdipe ?

Du fait du modèle patriarcal patrilinéaire, la femme est perçue en Occident comme un trophée. Mais du fait du caractère symétrique du modèle occidental, ce « trophée » peut choisir son conquérant. En théorie, sinon en pratique. Toute la passion occidentale résulte du paradoxe d’un modèle à la fois patriarcal et symétrique. L’Iliade et Tristan ne parlent pas d’autre chose. Et bien sûr, les formes successives et concurrentes du christianisme en Europe résultent, elles aussi, de l’interprétation du message sémite par la psyché oedipienne.

Le mythe d’Œdipe est une production de l’esprit grec, en route vers la critique – c'est-à-dire vers la prise de conscience que l’on pense d’une certaine manière pour une certaine raison. Le mythe énonce que derrière la concurrence des hommes pour l’amour des femmes, il y a, implicitement, la concurrence du fils et du père pour l’amour de la mère. C’est la découverte, par les Grecs, du moteur inconscient de leur modèle conscient – derrière la concurrence des hommes, une structure des relations père-fils.

La construction de l’identité masculine occidentale est inséparable de cette structure archétypale qui organise la concurrence pour l’amour. Et cette construction est inséparable du modèle patriarcal symétrique.

Fred me demande si l’oncle, qui joue le rôle de père symbolique dans certains modèles matriarcaux, pourrait jouer le rôle du père dans l’Œdipe. Je réponds en substance : sans doute, mais à mon avis, pas avec la même intensité. En effet, l’oncle n’a pas été choisi par sa sœur. Alors que le père, lui, dans l’inconscient occidental, a été choisi par la mère. Donc la concurrence ne peut pas prendre la même forme. Le libre choix opéré par le « trophée » n’est pas au rendez-vous. Le paradoxe du modèle occidental, c’est que c’est un patriarcat appuyé symboliquement sur la liberté de la femme à donner, ou pas, son amour. En réalité, de manière très subtile, presque indécelable, c’est un patriarcat qui repose implicitement sur le pouvoir féminin.

Sous cet angle, la « libération sexuelle » fut une stratégie d’une grande habileté, visant à détruire le modèle anthropologique occidental, en particulier dans la fonction qui lui permet de définir l’identité masculine – une destruction de l’intérieur. L’impératif de séduction imposé à nos contemporains est une variante pathogène du modèle de base. L’identité masculine occidentale a été détruite par sa déformation progressive. Une grande partie du conditionnement délirant infligé à nos contemporains renvoie, depuis Reich et à partir d’une instrumentalisation cynique des travaux de Freud, à cette stratégie machiavélique.

C’est sans doute pour cette raison qu’à ce stade, l’identité masculine tient mieux le choc dans les populations immigrées, face aux techniques de destruction déployées par le système, malgré la souffrance engendrée par le déracinement : l’ingénierie sociale du centralisme capitaliste contemporain a été pensée d’abord pour jouer sur les fragilités spécifiques du modèle occidental. D’autres modèles anthropologiques, qui ne présentent pas les mêmes points faibles, sont moins impactés.

5. Penser la résistance dans sa diversité

En face de cette entreprise de démolition contrôlée, toutes les résistances sont légitimes. Il est légitime qu’un sud-asiatique, issu par exemple d’un modèle tribal plutôt matriarcal, défende ce modèle contre le « statarcat ». Il est légitime qu’un Africain, issu d’un modèle tribolinéaire matriarcal, défende ce modèle contre le « statarcat ». Il est légitime qu’un nord-africain, issu d’un modèle patriarcal patrilinéaire asymétrique, défende ce modèle contre le « statarcat ». Et il est légitime qu’un européen, issu d’un modèle patriarcal patrilinéaire symétrique, défende ce modèle contre le « statarcat ». Toutes ces résistances sont légitimes. Il ne faut pas les opposer en organisant une concurrence des modèles anthropologiques naturels, mais au contraire chercher à les coordonner.

Cette coordination suppose d’abord que l’on renonce à établir un « modèle universel ». Non que l’objectif soit en soi condamnable (après tout pourquoi pas ?), mais parce qu’il est inatteignable. Quel que soit le modèle proposé, il va heurter une partie des résistances. Un modèle matriarcal heurtera toutes les résistances effectuées au nom du patriarcat. Un modèle patriarcal heurtera toutes les résistances effectuées au nom du matriarcat. On ne pourra pas fédérer la résistance autour d’un modèle universel. Si vous êtes pro-matriarcat, essayez donc de « vendre » l’abandon de la filiation patrilinéaire aux arabo-berbères (qui, je le rappelle, exhibent le drap le soir des noces). Si vous êtes pro-patriarcat et partisan de la famille nucléaire, allez convaincre les vietnamiens que le « ho », le clan, est sans objet, tandis que le « nha », la famille sous le même toit, doit être défini par la patrilinéarité. Bon courage…

Ce dont nous avons besoin est un système universel de coexistence des modèles particuliers. C’est la partie du travail de Fred qui doit être conservée et utilisée comme base de réflexion. Tout ce qui a trait à la promotion du matriarcat en tant que tel est caduc dans la perspective d’une résistance au « statarcat » -  non que le matriarcat soit en soi mauvais, mais parce que cette promotion ne sera pas acceptée par les résistants issus d’une tradition patriarcale. Mais ce qui a trait à une organisation des cellules-filles par rapport à leur cellule-mère peut être conservé – à condition qu’il soit bien entendu qu’une cellule-mère doit pouvoir, si elle le décide, structurer pour ses cellules filles un modèle spécifique, patriarcal, tribolinéaire strict, etc. C’est ainsi qu’on peut commencer à jeter les bases d’une véritable fédération de la résistance : dans l’organisation de la diversité.

Cette organisation de la diversité constitue, en elle-même, un travail gigantesque. Elle suppose d’abord qu’on en définisse le cadre. Le réalisme impose de le limiter à la nation française. Il est utopique de croire qu’on pourrait proposer un « mode de fonctionnement » coordonné aux Pakistanais (mariage majoritairement endogames) et aux européens (taux d’endogamie négligeable). En l’occurrence, la distance anthropologique est telle que le seul mode de régulation envisageable est la frontière.

Les populations immigrées, dans ce type de situation (Pakistanais en France), ne peuvent d’ailleurs pas espérer leur véritable insertion dans le pays d’accueil – sauf à faire significativement évoluer leur modèle familial. C’est une réalité qu’on ne doit pas occulter.

Sous cet angle, il est à noter que se restreindre au cadre national présente aussi l’intérêt d’offrir une véritable légitimité au travail de coordination. Nous ne sommes personne pour aller demander aux Pakistanais de changer chez eux, dans leur pays. Mais nous avons le droit de leur dire, s’ils viennent chez nous, que s’ils veulent pouvoir y vivre autrement que dans un ghetto, ils doivent accepter certaines évolutions.

Ensuite, l’organisation de la diversité suppose un recensement des modèles présents sur notre territoire.

Ce n’est pas simple. La diversité des immigrés est extrême. Les systèmes tribolinéaires de l’Afrique centrale n’ont rigoureusement aucun rapport avec les systèmes patrilocaux, patrilinéaires et rigoureusement patriarcaux d’une bonne partie de l’Afrique du Nord. En outre, le travail sera rendu encore plus complexe par l’étude de l’évolution des modèles en France. Sauf le cas particulier des traditions opposant une très forte capacité de résistance à la dislocation par le déracinement (les musulmans très pratiquants, par exemple), les personnes issues de l’immigration ont tendance, d’une manière générale, à accentuer les tendances matriarcales, parce que quand un modèle anthropologique n’est plus cohérent avec son environnement, les communautés se réorganisent sur la base de ce qui « tient » dans tous les cas, c'est-à-dire la relation mère-enfants (beaucoup plus solide que les constructions non liées à la biologie, ou liées de manière incertaine, comme le lien père-enfants). Il en découle que les modèles familiaux des populations immigrés ne sont pas rigoureusement identiques à ceux qui prévalent dans leur pays d’origine.

Pas simple non plus, l’étude des modèles familiaux présents en France du côté des « de souche ». D’une part ces modèles, s’ils relèvent tous du type général européen, ne sont pas rigoureusement identiques. Il y a des différences très sensibles entre la famille alsacienne et la famille parisienne, entre la famille corse et la famille bretonne. Même si l’unification du pays est maintenant assez longue pour qu’une partie de ces différences ait été abolies, en profondeur, les mentalités ne sont pas tout à fait les mêmes. D’autre part et surtout, les modèles anthropologiques « de souche » ont, ces dernières décennies, évolué à toute vitesse. Sans accorder un crédit excessif aux reportages de TF1, qui voudrait nous persuader que l’échangisme, le triolisme et (tant qu’on y est) la zoophilie sont devenus des pratiques fréquentes en France (ne pas confondre la bourgeoisie décadente parisienne et le pays profond), il est clair qu’une grande partie de la population n’est, en réalité, plus inscrite dans aucun modèle stable. En profondeur, les représentations structurantes de l’Œdipe sont toujours en place. Mais leur traduction en termes pratiques peut maintenant prendre des formes très fluctuantes.

Une fois ce recensement de la diversité française effectué, il faudra se poser la question de la place respective du droit et de la coutume. Le droit n’a pas vocation à tout dire. Il faut laisser à la société une part non codifiée. C’est ainsi qu’elle vit librement. Puis, il faudra définir l’effort qu’on peut raisonnablement demander aux diverses composantes du pays, en terme d’ajustement du modèle familial. Je suis partisan, à titre personnel, de l’introduction d’une dose de communautarisme dans le mode de fonctionnement du pays. Je crois que c’est le seul moyen, aujourd’hui, de fédérer une résistance si polymorphe, qu’elle ne peut plus être résumée à la protection d’un cadre général, sauf s’il laisse une large place aux règles particulières. Mais en l’occurrence, seul un recensement approfondi de la diversité des modèles familiaux permettra de dire exactement quelle dose de communautarisme il nous faut consentir pour unir dans le respect des différences.

 

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