Les guerres de l'eau (F. Lasserre)
| Notes sur oeuvres - Géopolitique |
Directeur de l’observatoire de recherche internationale sur l’eau de l’université de Laval au Québec, Frédéric Lasserre a consacré un petit livre très clair à la vulgarisation sur le problème. Note de lecture.
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98 % de l’eau sur terre est salée. Sur les 2 % restants, 99 % ne sont pas disponibles pour les besoins humains. L’humanité doit donc se contenter de 0,02 % de l’eau disponible sur la planète. Cela représente quand même 6 900 m3 par personne et par an. 7 fois ce qui serait théoriquement nécessaire.
Alors, il est où, le problème de l’eau ?
Le problème, c’est que cette manne est très inégalement répartie. Plus d’un milliard de personnes n’ont aucun service d’approvisionnement régulier en eau. 2,5 milliards ne disposent pas de service d’assainissement de l’eau dont ils disposent. Chaque année, environ 15 millions de personnes décèdent de maladies transmises par l’eau. 1,7 milliards de personnes vivent aujourd’hui sous le seuil de rareté admis par l’ONU (1000 m3 par an). Dans 15 ans, il y en aura 2,4 milliards.
L’Asie concentre 61 % de la population mondiale mais 36 % des ressources en eau. L’Europe : 12 % de la population et 8 % de l’eau (assez bien répartie sur l’ensemble du continent, cela dit). L’Amérique Latine est riche en eau : 6 % de l’humanité, 26 % des ressources hydrauliques mondiales.
Cette eau mal répartie n’est pas un luxe. La consommation planétaire de l’eau résulte à 70 % du secteur agricole. Dans les pays développés, le poids de l’agriculture est plus faible, car une personne vivant dans ces pays consomme, pour ses besoins personnels, 30 à 50 fois plus d’eau qu’une personne vivant dans les pays en voie de développement – une consommation hors agriculture qui entraîne une grande production d’eau recyclable. Il est à noter que dans ces conditions, un pays développé, qui s’organise bien et n’a pas une grande agriculture, peut très bien vivre avec peu d’eau (Malte, par exemple), parce qu’il peut réduire sa consommation (recyclage), tandis qu’un pays peu développé doté d’une agriculture énorme peut souffrir même avec une situation de stress hydrique faible (l’Egypte, par exemple, qui ne peut pas réduire sa consommation facilement, parce que la consommation agricole ne génère pas beaucoup d’eau recyclable – elle se fait évaporation).
Là où l’eau manquait, les ressources ont souvent été surexploitées. Plusieurs grands fleuves de la planète sont tellement ponctionnés que leur niveau baisse. Le Colorado aux Etats-Unis, le Jourdain au Proche-Orient (le niveau de
Il n’y a pas que l’agriculture irriguée qui provoque pénurie d’eau. L’hyper-urbanisation constitue également un risque majeur. Sous Pékin, le niveau de la nappe est tombé, en un demi-siècle, de moins 6 mètres à moins 61 mètres. Dans 100 villes de
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Quels seront les « points chauds » des futures « guerres de l’eau » ?
Il y en aura peu en Amérique du Nord (au Mexique surtout, mais a priori rien d’insoluble – tensions possibles aussi autour du bassin du Colorado – l’American Way of Life, piscine intégrée, est-il possible dans un désert ?) et pratiquement pas en Amérique Latine. En Europe,
Super point chaud : le Proche-Orient
On admet que la situation de stress hydrique devient vraiment très problématique en dessous de 500 m3 par personne et par an, et que les problèmes sérieux commencent sous 1000 m3. Entre 1000 et 1500 m3, rien de grave.
En 2025, Israël devrait disposer de 270 m3 par personne et par an,
Dans ces conditions, la politique étrangère de l’Etat hébreu s’explique en partie par la question de l’eau. L’alliance égypto-jordanienne qui devait entraîner
Plus important peut-être encore : la question de l’eau est vitale pour un éventuel Etat palestinien. Les implantations israéliennes en Cisjordanie sont manifestement pensées en vue de réserver les approvisionnements en eau. Une longue chaîne de colonies a été implantée le long du Jourdain, donc au-delà des zones palestiniennes. Ce choix ne peut s’expliquer que par la volonté de garder la maîtrise du fleuve. Le reste des colonies est implanté pour l’essentiel sur les nappes phréatiques riches. 57 % des ressources en eau d’Israël proviennent aujourd’hui de territoires situés hors de ses frontières de 1967. Les lois sont ainsi faites qu’il faut une autorisation spéciale aux Palestiniens pour tout nouveau forage, même peu profond – alors que les colons israéliens, eux, percent fréquemment de nouveaux puits profonds. Israël se réserve en fait petit à petit l’eau profonde (forages de 300 mètres) et celle du Jourdain. En Cisjordanie, un colon israélien dispose de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien.
Sous cet angle, l’avenir de
Au Proche-Orient, un autre « point chaud de l’eau » existe : les sources du Tigre et de l’Euphrate, en Turquie. Ankara a de grands projets pour capter cette ressource hydraulique – des projets d’autant plus cruciaux qu’ils permettraient de développer le Kurdistan turc, et donc de stabiliser cette zone instable. Le problème est que cela implique une réduction du débit en aval, en Syrie et en Irak. En 1990, Damas et Ankara ont été très proches de la guerre, pour déterminer à qui appartenait l’eau de l’Euphrate.
Le niveau de l’Euphrate baissant,
Point chaud : le Nil
Le partage des eaux du Nil peut provoquer un conflit entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan – l’Ouganda et le Kenya pouvant d’ailleurs être également partie prenante.
95 % des eaux de l’Egypte viennent de l’extérieur de ses frontières. En 2025, ce pays, qui possède une très grande agriculture (30 % de la population active) ne disposera plus, du fait de sa croissance démographique, que de 337 m3 d’eau par habitant et par an. L’Egypte est d’ores et déjà le quatrième importateur mondial de blé. Cela ne peut faire qu’empirer.
De son côté, l’Ethiopie, un des pays les plus pauvres de la planète, n’exploite actuellement presque pas les ressources hydrauliques du Nil. Si elle décide de s’en saisir, elle peut considérablement renforcer sa production agricole. Mais la conséquence sera, évidemment, une baisse du débit du Nil en aval. Donc en Egypte et au Soudan. Là où la situation devient très explosive, c’est que la population éthiopienne double tous les 25 ans. A l’horizon 2030, l’Ethiopie aura 120 millions d’habitants, et sera obligée de capter les eaux du Nil pour assurer sa survie. L’Ethiopie a d’ores et déjà annoncé un vaste programme de développement de l’irrigation. Ça promet.
Point chaud : l’Indus
L’Indus naît en Chine, où son cours est restreint. Il prend de l’ampleur en Inde, avant d’irriguer le Pakistan, dont il est l’artère vitale. Les relations entre les deux pays étant ce qu’elles sont, les barrages ont été construits pour l’essentiel sans concertation. Depuis quelques années, cependant, une commission bilatérale, appuyée par
Point chaud : l’Inde du sud
Ici, un conflit latent oppose deux Etats au sein de la fédération indienne : le Tamil Nadu et le Karna Taka. Le haut débit du fleuve Cauvery est indispensable à la riziculture intensive du Tamil Nadu, qui s’inquiète des projets de barrage en amont, au Karna Taka. Des émeutes entre les deux populations ont déjà fait plusieurs dizaines de morts. Le fond du problème est évidemment la croissance démographique (l’Inde aura 1 milliard 700 millions d’habitants en 2040, au moment où, si tout va bien, sa population se stabilisera – cela implique, dans certaines zones rurales, des densités de populations supérieures à 1000 habitants au km2…).
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Pourra-t-on éviter les guerres de l’eau ?
Frédéric Lasserre estime que oui, à condition de réunir plusieurs atouts :
- Favoriser la capacité d’adaptation sociale, économique et technologique des sociétés concernées par le stress hydrique. Israël, par exemple, arrive à faire vivre une économie développée avec trois fois moins d’eau par habitant que l’Egypte. Le secret : l’avance technologique (irrigation de pointe, recyclage des eaux usées). Il faut que ces technologies soient mises à la disposition des sociétés en stress hydrique, et qu’elles sachent les utiliser (ce qui paraît une gageure dans certains cas).
- Développer les instances de concertation qui rendent plus difficile les gestes unilatéraux, et favorisent la planification coordonnée à long terme. En réalité, il y a assez d’eau sur terre, et même dans les régions pauvres en eau, rien d’insoluble. Mais parce qu’il va y avoir des situations qui peuvent devenir insolubles si on n’anticipe pas, il y a urgence à planifier.
- Construire un droit international de l’eau. Un des problèmes de l’arbitrage en la matière est le défaut de normes. En fait, il n’existe aucun principe de régulation clair. A qui appartient l’eau d’un fleuve qui traverse deux pays ? Faut-il suivre le droit américain de la « souveraineté absolue sur le territoire », le principe de « l’intégrité territoriale absolue » (interdiction pour un Etat de modifier le débit d’un fleuve en aval de ses frontières), ou encore le principe mexicain du « droit d’usage » des riverains (interdiction pour un Etat de réduire la disponibilité pour l’Etat aval – une position proche de
































